Banque centrale de Tunisie : les réserves en devises reprennent du souffle

Banque centrale de Tunisie : les réserves en devises reprennent du souffle

Le vent tourne. Après des mois d’incertitude et de vigilance accrue, la Banque centrale de Tunisie (BCT) vient de livrer un chiffre qui soulage, même si la prudence reste de mise. Les réserves de change ne baissent plus. Elles remontent. Concrètement, les avoirs nets en devises ont atteint l’équivalent de 97 jours d’importation au 6 août 2026. C’est une bouffée d’oxygène pour une économie qui trottait sur le fil du rasoir. Mais derrière ce chiffre, il y a une réalité plus complexe : le poids écrasant des transferts et du tourisme, et une tension politique croissante autour du code des changes.

Le réveil des réserves : 24,9 milliards de dollars de sécurité

Les indicateurs publiés hier par l’institution monétaire sont clairs. Les réserves en devises s’établissent à 24 928 millions de dollars américains. Un montant qui, pour la première fois depuis longtemps, permet de parler d’une stabilisation, voire d’une légère reprise. La barre des 90 jours d’importation couverts, souvent considérée comme le seuil de sécurité minimum par les économistes, est franchie. Nous sommes à 97 jours. Cela signifie que la Tunisie peut financer ses importations pendant trois mois et une semaine sans apport extérieur. Inédit. Le choc. Personne ne s’y attendait tout à fait à cette résilience aussi rapide.

Pourtant, il ne faut pas célébrer trop vite. Cette amélioration n’est pas le fruit d’une croissance industrielle fulgurante ou d’une attractivité étrangère soudaine. Elle repose sur des piliers traditionnels, parfois fragiles. L’analyse fine des entrées de devises révèle que la Tunisie dépend toujours massivement de deux flux vitaux : les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) et les recettes touristiques. Ces deux moteurs continuent de soutenir les entrées de devises, comblant le déficit structurel de la balance courante. La Banque centrale de Tunisie joue ici un rôle de gardien vigilant, surveillant chaque dollar qui traverse la frontière.

« Les transferts des Tunisiens résidant à l'étranger (TRE) et les recettes touristiques continuent de soutenir les entrées de devises en Tunisie. »

Cette dépendance est un double tranchant. D’un côté, elle prouve la force du lien des Tunisiens avec leur pays et l’attractivité persistante de la destination. De l’autre, elle expose la vulnérabilité de l’économie face aux chocs externes. Si le tourisme baisse ou si les transferts ralentissent, la situation pourrait se dégrader rapidement. La Banque centrale de Tunisie sait cela mieux que quiconque. Ses rapports récents insistent sur la nécessité de diversifier les sources de revenus en devises, mais la réalité du terrain reste ancrée dans ces deux secteurs. Le défi n’est pas seulement de maintenir ces flux, mais de les sécuriser à long terme.

Tourisme et TRE : les deux piliers d’une balance des paiements fragile

Regardons de plus près les chiffres. Selon les derniers indicateurs de la BCT, les recettes touristiques cumulées ont atteint 5,3 milliards de dinars au cours des sept premiers mois de 2026. C’est un résultat solide, qui dépasse les attentes d’une année marquée par des incertitudes géopolitiques régionales. Ajoutez à cela les transferts des résidents à l’étranger, et vous obtenez un total proche de 9,7 milliards de dinars de recettes en devises à fin juillet. Ce montant est crucial. Il permet de payer le pétrole, les matières premières, les médicaments. Il évite la rupture de la chaîne d’approvisionnement.

Mais cette performance cache une question gênante : pourquoi l’économie réelle, celle des usines et des exportations industrielles, ne compense-t-elle pas mieux le déficit ? La réponse est complexe. La compétitivité des entreprises tunisiennes reste un frein. Les coûts de production, l’accès au financement, la bureaucratie : autant de freins qui empêchent les exportations de marchandises de décoller vraiment. La Banque centrale de Tunisie tente de faciliter l’accès aux devises pour les exportateurs, mais le système reste rigide. Le code des changes, souvent critiqué pour sa lenteur et sa complexité, pèse sur les opérateurs économiques.

Et c’est là que la situation se tend. Le président de la Commission des finances et du budget à l’Assemblée des représentants du peuple, Maher Ketari, n’a pas attendu. Face à l’absence de réponse claire de la BCT sur certaines interprétations du code des changes, il a lancé un appel direct au président de la République, Kaïs Saïed. Une intervention politique dans un débat technique. C’est le signe que la tension monte. Les parlementaires estiment que l’institution monétaire manque de transparence ou de réactivité face aux besoins des entreprises. Maher Ketari appelle à une clarification des règles du jeu. Pourquoi cette urgence ? Parce que chaque jour de blocage dans l’obtention de devises coûte cher aux entreprises. Parce que l’incertitude tue l’investissement.

Entre régulation bancaire et pression politique, la BCT sous les feux

La Banque centrale de Tunisie n’est pas seulement jugée sur ses réserves. Elle est aussi scrutée sur sa régulation du secteur bancaire. Récemment, l’expert en économie Ridha Chkoundali a soulevé des interrogations vives concernant la manière dont une agence de Banque Zitouna traitait les demandes de prêts. Un cas précis, peut-être, mais qui illustre un malaise plus large. Les citoyens et les entrepreneurs se plaignent de l’opacité des décisions bancaires. Pourquoi certains prêts sont-ils refusés sans explication claire ? Pourquoi les délais sont-ils si longs ? Ces questions résonnent dans un contexte où la confiance dans le système financier est érodée.

Ridha Chkoundali a lancé un appel au PDG de Banque Zitouna, exigeant des comptes rendus. Ce n’est pas un incident isolé. C’est le symptôme d’une défiance grandissante. La population tunisienne est fatiguée. Fatiguée des files d’attente, des refus, des procédures interminables. Et la Banque centrale de Tunisie, en tant que régulateur suprême, est tenue pour responsable. Elle doit garantir que les banques respectent les règles, mais aussi qu’elles servent l’économie réelle. Il y a un décalage. Un fossé entre la théorie de la régulation et la pratique quotidienne des guichets.

Alors, quelle est la suite ? La BCT va-t-elle assouplir le code des changes ? Va-t-elle renforcer sa supervision des banques commerciales ? Ou va-t-elle rester dans l’expectative, attendant que la situation se normalise d’elle-même ? La réponse n’est pas immédiate. Mais les signaux sont clairs. La pression monte. Les réserves en devises reprennent, c’est un fait. Mais la confiance, elle, reste fragile. Et sans confiance, pas de croissance durable. La Banque centrale de Tunisie doit trouver un équilibre délicat entre la protection des réserves et la stimulation de l’activité économique. Un équilibre qui n’a jamais été aussi difficile à maintenir.

Le chiffre de 97 jours d’importation est une victoire technique. Mais la victoire politique et sociale, elle, est encore loin. Les Tunisiens attendent plus que des statistiques. Ils attendent de la visibilité. De la justice. De l’efficacité. Et pour l’instant, le silence de la BCT face aux critiques de Maher Ketari et les plaintes de Ridha Chkoundali pèsent lourd. La prochaine étape sera déterminante. Soit l’institution s’adapte, soit elle risque de voir sa légitimité remise en cause davantage. Le temps presse. Les réserves reprennent, mais la patience de la population, elle, s’amenuise. Et c’est ce détail, souvent ignoré dans les rapports officiels, qui pourrait bien faire basculer la situation.

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