La plage d'Essalem, à Gabès, n'offrait pas le spectacle réconfortant d'une balade dominicale ensoleillée. Au cœur de la nuit du 10 au 11 août, sous une chaleur résiduelle qui ne laissait aucun répit, les vagues venaient heurter un rivage marqué par des décennies de négligence industrielle. C'est là, dans ce décor de béton et de sel, que s'est déroulée une scène marquante : l'arrivée inattendue du président de la République, Kaïs Saïed. Loin des protocoles fastueux et des visites théâtrales, le chef de l'État a choisi le mode de gouvernance qu'il affectionne particulièrement : l'inopiné. Cette incursion nocturne dans la capitale du Sahel tunisien n'était pas une simple promenade, mais une confrontation directe avec une réalité complexe, lourde de promesses et de frustrations accumulées.
Une promesse choc : les unités polluantes ne redémarreront pas
Les échos de cette visite présidentielle ont rapidement traversé les couloirs du pouvoir et les réseaux sociaux, semant l'espoir chez les habitants et la perplexité chez les industriels. Lors de son déplacement, Kaïs Saïed a pris connaissance de la situation sur le terrain, inspectant les zones les plus touchées par les rejets toxiques. Son message, délivré avec une fermeté inhabituelle, a résonné comme un couperet : « Les unités polluantes ne seront pas remises en service ». Cette déclaration, loin d'être une simple formule de campagne, vise à apaiser une colère populaire qui bout depuis des lustres à Gabès.
Le président a qualifié la ville de victime de « deux pollutions : environnementale et politique ». Cette double accusation souligne la profondeur de la crise. Il ne s'agit plus seulement de chiffres de dioxyde de soufre ou de niveaux de mercure dans les poissons, mais d'une crise de confiance totale entre l'État et la population sahélienne. En se rendant sur place, le chef de l'État a voulu montrer qu'il ne se contentait pas de lire des rapports dans son bureau de Carthage, mais qu'il voyait de ses propres yeux l'état des lieux. Cependant, les promesses présidentielles, aussi solennelles soient-elles, se heurtent toujours à la réalité du terrain, où les intérêts économiques et les pressions syndicales créent un écosystème difficile à démanteler.
« La ville est victime de deux pollutions : environnementale et politique. » — Kaïs Saïed, lors de sa visite à la plage d'Essalem.
La réponse des militants : « Détruisez tout »
Tandis que l'administration publique digérait l'annonce présidentielle, les militants écologistes et les associations locales de Gabès ont réagi avec une méfiance aguerrie par l'histoire. Pour eux, la simple fermeture ou la mise en attente des unités polluantes ne constitue pas une solution viable. Dans un climat de tension palpable, les leaders d'opinion ont répondu à Kaïs Saïed en réclamant le démantèlement total et définitif de toutes les unités industrielles à l'origine de la catastrophe écologique. « Fermer, ce n'est pas suffisant. Il faut détruire », telle est la consigne qui circule dans les rassemblements spontanés.
Cette demande radicale met en lumière les enjeux environnementaux majeurs qui pèsent sur la région. Le complexe chimique de Gabès, véritable poumon toxique de la Tunisie, a pendant des années servi de bouc émissaire économique tout en sacrifiant la santé publique. Les solutions pratiques au problème de la pollution industrielle, attendues depuis des années par les pouvoirs publics, tardent à être mises en œuvre de manière concrète et irréversible. Les habitants craignent que la promesse de non-reprise d'activité ne soit qu'une mesure temporaire, une pause forcée avant un retour à la normale sous une autre forme de pression économique.
Le débat s'intensifie autour du sort du complexe chimique. D'un côté, la nécessité de préserver l'emploi dans une région où le chômage est endémique ; de l'autre, l'impératif sanitaire et écologique qui ne souffre d'aucune négociation. La visite de Saïed a agi comme un catalyseur, accélérant les discussions et rendant impossible le statu quo. Les militants ne comptent pas sur la bonne volonté des industriels, mais exigent une action de l'État qui aille au-delà de la rhétorique, vers une transformation structurelle de l'économie locale de Gabès.
Les limites d'une gouvernance inopinée face à une crise structurelle
La méthode Saïed, basée sur la surprise et la confrontation directe, a ses partisans et ses détracteurs. Fidèle à son modus operandi, le président a cherché à court-circuiter les intermédiaires administratifs pour toucher le cœur du problème. Cependant, la complexité de la situation à Gabès dépasse le cadre d'une visite symbolique, aussi médiatisée soit-elle. Les solutions pratiques au problème de la pollution industrielle ne se décrètent pas en une nuit. Elles nécessitent des plans de reconversion, des investissements massifs dans des technologies propres et une volonté politique soutenue dans le temps, bien au-delà de l'effet d'annonce.
Que peut-on sérieusement attendre de cette visite ? La question taraude les esprits à Gabès comme dans le reste du pays. Les solutions tardent à être mises en œuvre par les pouvoirs publics, créant un fossé grandissant entre les annonces présidentielles et la réalité vécue par les citoyens. La pollution n'est pas un phénomène qui s'arrête avec un ordre verbal ; elle est le résultat d'un système industriel obsolète et mal régulé. La visite de Kaïs Saïed a mis le projecteur sur la plaie ouverte de la région, mais elle n'a pas encore cicatrisé la blessure.
Les prochains jours seront décisifs pour vérifier si la promesse de ne pas remettre en service les unités polluantes se traduira par des actes concrets : scellés, procédures judiciaires, plans de dépollution. La population de Gabès attend avec une impatience feutrée, mêlée d'espoir fragile et de scepticisme hérité. Si la parole présidentielle est un premier pas, elle reste un pas isolé sans une stratégie globale de sortie de crise. La ville, coincée entre la mer et les usines, observe chaque mouvement de l'administration centrale.
Alors que la nuit tombait sur la plage d'Essalem, les silhouettes des cheminées industrielles se découpaient encore sur le ciel, muettes mais présentes. La question qui hante désormais chaque résident de Gabès n'est plus de savoir si le président est venu, mais de savoir si les machines vont vraiment cesser de cracher leur venin, ou si cette visite ne restera qu'un souvenir éphémère avant le retour du gris et de la toux.