Le courant ne passe pas. Ou plutôt, il va cesser de passer, de manière volontaire, programmée et inéluctable. La STEG frappe encore, mais cette fois-ci, l'annonce a été faite. Ce mardi 11 août 2026, la ville de Ghomrassen, dans le gouvernorat de Tataouine, va se retrouver dans le noir. Une décision qui, loin d'être anodine, rappelle à tous les citoyens tunisiens la précarité structurelle du réseau électrique national. La Société tunisienne de l'électricité et du gaz a tiré la sonnette d'alarme : travaux obligatoires, maintenance urgente ou simple incapacité à gérer la charge ? Peu importe la raison technique, le résultat est le même. L'usager paie, l'usager subit. Et aujourd'hui, c'est au tour de Tataouine de faire les frais d'une gestion qui vacille.
Ghomrassen dans le noir : les détails d'une coupure inévitable
Les informations sont claires, précises et laissent peu de place à l'improvisation. La direction régionale de la STEG à Tataouine a confirmé la mise en œuvre d'une coupure d'électricité affectant spécifiquement la municipalité de Ghomrassen. L'heure H est fixée. Dès 5 heures du matin, les compteurs vont s'arrêter. Les réveils sonneront dans le silence des maisons privées de lumière. Jusqu'à midi. Sept heures de noir complet. Sept heures pour se demander pourquoi, en 2026, une capitale régionale comme Tataouine doit encore subir des interruptions aussi massives et aussi brutalement planifiées.
Il ne s'agit pas d'une panne accidentelle. Ce n'est pas une surcharge imprévue due à une vague de chaleur soudaine. C'est une opération planifiée. La STEG a communiqué, a prévenu, a averti. Mais avertir ne signifie pas protéger. Cela signifie simplement que l'administration donne un délai pour que les ménages s'organisent, pour que les commerces ferment précocement, pour que les parents gardent les enfants à la maison. Une logistique du chaos qui devient la norme. Les habitants de Ghomrassen vont devoir faire face à cette interruption de 5h à 12h, en raison de travaux sur le réseau. Des travaux qui, paradoxalement, sont nécessaires pour essayer de maintenir un système qui semble sur le point de s'effondrer.
Inédit ? Non. Habituel ? Absolument. Cette routine de l'urgence est devenue le quotidien de millions de Tunisiens. La STEG continue de jouer les arbitres de la vie quotidienne, décidant arbitrairement de qui aura la lumière et qui devra s'en passer. À Ghomrassen, la population va devoir s'adapter, comme toujours. Avec des bougies, des lampes de poche, ou en espérant que la coupure ne dépasse pas la durée annoncée. Car on le sait : les horaires de la STEG sont souvent des suggestions, pas des engagements contractuels.
Le gouffre financier de la STEG : 7 356 millions de dinars de dette
Derrière cette coupure à Tataouine se profile une réalité bien plus sombre. La STEG n'est pas seulement une entreprise qui gère mal son réseau ; elle est une entreprise qui coule financièrement. Les chiffres sont glaçants. L'endettement de la société publique atteint désormais les 7 356 millions de dinars. Sept milliards. Trois cent cinquante-six millions. Un trou noir financier qui absorbe les ressources de l'État et étouffe toute possibilité de modernisation réelle du parc électrique national. Comment espérer un service fiable quand la facture dépasse les capacités de paiement du pays ?
Cette dette abyssale transforme chaque coupure en un symptôme d'une maladie plus grande. La maintenance du réseau est reportée, les investissements sont gelés, et les solutions technologiques restent à l'état de projets sur papier. Face à ce gouffre, une idée commence à faire son chemin, une idée qui divise autant qu'elle intrigue : le prépaiement électrique. Et si chaque kilowattheure devait être payé pour être consommé ? Une proposition qui semble logique sur le papier mais qui soulève des questions éthiques et sociales brûlantes. Payer d'abord, consommer ensuite. Un modèle qui, appliqué dans un contexte de crise économique, risque de pénaliser les plus vulnérables.
Le prépaiement n'est pas qu'un gadget technologique. C'est une réponse à l'impayé massif, à la fuite de revenus, à la corruption endémique au sein du réseau de distribution. Mais est-ce la bonne réponse ? La STEG cherche à se sauver en transformant la relation avec l'usager. Fini le crédit, fini la tolérance. Place au compteur intelligent, au paiement anticipé, à la surveillance constante. Une logique de marché appliquée à un service public vital. Les habitants de Ghomrassen, privés de courant ce mardi, pourraient bientôt devoir payer pour avoir la certitude de l'avoir. Une ironie cruelle.
"L'endettement de la STEG atteint les 7 356 millions de dinars, rendant le prépaiement électrique non pas comme une option technologique, mais comme une nécessité financière absolue pour la survie de l'entreprise."
Une Tunisie en panne de modèle énergétique
La coupure à Ghomrassen n'est pas un isolé. C'est le reflet d'un système énergétique tunisien à bout de souffle. La STEG est au cœur de la tempête, accusée de gaspillage, de mauvaise gestion, de corruption et d'inefficacité. Pourtant, elle reste le monopole incontournable. Aucune alternative crédible n'existe. Les énergies renouvelables, bien que prometteuses, ne compensent pas encore les déficits structurels du réseau. La Tunisie est prisonnière d'un modèle obsolète qui ne peut plus répondre aux besoins d'une population en croissance et d'une économie qui tente de se redresser.
Chaque coupure programmée est une admission d'échec. Admettre qu'il faut couper le courant pour faire des travaux, c'est admettre que le réseau est si fragile qu'il ne peut plus supporter la charge continue. C'est admettre que la maintenance a été négligée pendant trop longtemps. La STEG est devenue le symbole d'une administration publique qui ne parvient plus à fournir le service de base. L'électricité, ce bien premier, est devenu un luxe incertain. À Tataouine comme ailleurs, la population vit dans l'attente de la prochaine alerte, du prochain SMS, de la prochaine annonce de coupure.
La question qui fâche, celle que personne ne veut poser vraiment, est la suivante : jusqu'où ira la dégradation du service avant que le système ne s'effondre complètement ? La STEG continue de fonctionner dans l'urgence, de gérer la crise au jour le jour, sans vision à long terme. Les 7 356 millions de dinars de dette pèsent comme un fardeau insurmontable sur les épaules de l'État. Et les citoyens, eux, paient la note. Littéralement. Avec leurs factures, avec leur patience, avec leur colère.
Les travaux à Ghomrassen se termineront à midi. Le courant reviendra. Les lumières s'allumeront. Mais pour combien de temps ? La STEG promet la stabilité, mais elle ne la garantit pas. Chaque jour est une nouvelle bataille pour maintenir le réseau en vie. Et chaque coupure, même programmée, est une victoire de la précarité sur le droit fondamental à l'énergie. La Tunisie a besoin d'une révolution énergétique, pas de simples coupures de maintenance. Mais pour l'instant, le noir reste la seule certitude.
Quand la lumière reviendra à Ghomrassen, sera-ce pour de bon, ou juste le temps que la STEG prépare sa prochaine coupure ?