Il y a quelques heures, alors que la plupart des majors du baccalauréat préparaient déjà leurs valises pour Paris, Lyon ou Bordeaux, une jeune femme a fait un choix qui a fait le tour des réseaux sociaux et des couloirs universitaires : Malika El Ouhichi a choisi de rester. Elle a opté pour la faculté de médecine de Sousse, brisant ainsi le mythe selon lequel l'excellence académique ne peut se concrétiser qu'à l'étranger. Cette décision, prise récemment, marque un tournant symbolique dans le débat sur la médecine en Tunisie et la fuite des cerveaux.
Le paradoxe du départ : quand l'excellence reste au pays
Depuis des années, le parcours des meilleurs élèves tunisiens suit une trajectoire presque mécanique. Obtenir la meilleure moyenne en sciences expérimentales est souvent vu comme un ticket d'entrée vers les grandes universités européennes. C'est une tradition, une quasi-obligation sociale. Pourtant, Malika El Ouhichi vient de renverser cette logique. En choisissant la faculté de médecine de Sousse, elle ne fait pas seulement un choix académique, elle envoie un message fort sur la valeur du système éducatif national.
Sur les campus, l'ambiance est mixte. Certains enseignants saluent ce geste comme un signe de confiance retrouvée, tandis que d'autres restent sceptiques, craignant que ce ne soit qu'une exception isolée. « On a l'habitude de voir partir les meilleurs », confie un professeur de biologie à Tunis, qui préfère garder l'anonymat. « Quand un major reste, ça fait réfléchir. Ça prouve qu'on peut encore former des médecins de haut niveau ici. »
Ce choix s'inscrit dans un contexte plus large où la médecine en Tunisie fait face à des défis structurels majeurs. Malgré les difficultés, des institutions comme celle de Sousse continuent d'attirer des étudiants talentueux, grâce à la réputation de certains départements et à l'engagement de corps professoral. Malika El Ouhichi, avec sa meilleure moyenne en sciences expérimentales, incarne cette nouvelle génération qui refuse de subir le destin du départ.
« Le départ vers les grandes universités européennes constitue quasi traditionnellement le prolongement naturel du parcours des majors. Malika a choisi une autre voie, celle de l'engagement local et de l'excellence nationale. »
Urgences sociales : la couverture médicale au cœur des luttes
Alors que l'histoire de Malika El Ouhichi illumine les titres, une autre réalité, plus sombre, se joue sur les quais du port de La Goulette. Hier, la traversée du ferry Carthage a été retardée par une protestation. Les manifestants, des travailleurs du secteur maritime, ont bloqué l'embarquement pour réclamer des éclaircissements concernant une revendication sociale cruciale : la couverture médicale.
Sur le quai, l'attente était longue, chargée d'impatience. Des familles, des travailleurs, tous coincés dans un limbe administratif. « On veut juste savoir si on est couverts en cas de maladie », explique un ouvrier, essuyant le front sous la chaleur de l'après-midi. « C'est notre droit, mais on a l'impression de devoir le mendier. » Cette altercation, bien que localisée, révèle une fracture profonde dans l'accès aux soins et à la sécurité sociale en Tunisie.
La couverture médicale reste un sujet brûlant. Alors que les élites choisissent leurs facultés, les travailleurs de base luttent pour des garanties élémentaires. Ce contraste est saisissant. D'un côté, une jeune femme qui ambitionne de soigner les autres en restant au pays ; de l'autre, des citoyens qui peinent à obtenir une protection de base. Cette dualité définit en grande partie le paysage de la santé en Tunisie aujourd'hui.
Les syndicats impliqués dans la protestation du Carthage ont insisté sur la nécessité de transparence. « Nous ne voulons pas de promesses vides », a déclaré un représentant syndical. « Nous voulons des réponses concrètes sur le statut de notre couverture santé. » Cette révolte, bien que mineure dans l'échelle des événements nationaux, résonne comme un écho des tensions plus larges qui traversent le secteur de la santé.
Recrutements et réalités du terrain à La Manouba
Parallèlement à ces débats, la machine administrative tourne, lentement. La Direction régionale de la santé de La Manouba a annoncé récemment l'ouverture d'un recrutement direct de cadres paramédicaux. Cinq spécialités sont concernées par cet appel à candidatures, visant à combler les postes vacants dans les hôpitaux de la région.
À La Manouba, l'attente est palpable. Les candidats, souvent des diplômés fraîchement sortis de l'université, espèrent que ce recrutement sera une opportunité réelle d'intégration professionnelle. « On attend depuis des mois », raconte une étudiante en soins infirmiers, assise sur un banc à l'ombre d'un palmier. « Si on ne recrute pas, on est forcés de partir. C'est simple. »
Cette annonce de recrutement s'inscrit dans une tentative de stabilisation du personnel soignant. Les hôpitaux publics souffrent d'un manque chronique de bras, et chaque nouvelle embauche est accueillie avec prudence. Les cadres paramédicaux jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des services d'urgence et des consultations externes. Leur absence se fait sentir au quotidien, augmentant la charge de travail des médecins et dégradant la qualité des soins.
Le processus de recrutement direct, sans passer par les concours traditionnels, est vu comme une mesure d'urgence. Il permet de répondre rapidement aux besoins critiques des établissements de santé. Cependant, la question de la pérennité de ces postes reste ouverte. Les syndicats médicaux et paramédicaux surveillent de près l'évolution de la situation, craignant que ces embauches ne soient que des solutions temporaires à un problème structurel.
La médecine en Tunisie est un écosystème complexe, tiraillé entre l'excellence académique symbolisée par des choix comme celui de Malika El Ouhichi, les luttes sociales pour les droits fondamentaux comme celle du Carthage, et les efforts administratifs pour maintenir le système en vie, comme à La Manouba. Chaque acteur, du major du bac au travailleur du port, contribue à dessiner le visage d'un secteur en mutation.
Les défis sont immenses. Fuir la fuite des cerveaux, garantir une couverture médicale digne pour tous, et recruter efficacement sont les trois piliers sur lesquels repose l'avenir de la santé publique. Malika El Ouhichi, en restant à Sousse, a peut-être planté le premier drapeau de cette nouvelle ère. Mais pour que ce geste prenne tout son sens, le système doit évoluer. Les témoignages recueillis sur le terrain, des quais de La Goulette aux couloirs de La Manouba, montrent que la volonté de changer les choses est là, mais qu'elle se heurte encore à des réalités lourdes.
La route est longue pour transformer ces espoirs en réalité. Chaque jour, des décisions sont prises, des luttes sont menées, des carrières sont lancées. La médecine en Tunisie n'est pas seulement une discipline scientifique, c'est un reflet de la société, de ses aspirations et de ses fractures. Et comme le dit une infirmière à La Manouba, en regardant le formulaire de recrutement : « On fait de notre mieux, mais on a besoin de plus que du mieux. On a besoin de stabilité. »
Alors que le soleil se couche sur Sousse, Malika El Ouhichi commence peut-être ses premiers pas dans une faculté qui a tant à lui apprendre. Et ailleurs, des milliers d'autres continuent de lutter, d'espérer, de soigner. La Tunisie médicale est en mouvement, entre choix personnels et enjeux collectifs, entre rêves d'excellence et réalités sociales. « Restons vigilants », murmure un syndicaliste, avant de retourner à la grève. « Car la santé ne se négocie pas. »